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impératifs éthiques et contraintes techniques pour les agro-bio ressources

Congrès 2006 : les agro-bio industries en débat - "soyez souples et polyvalents"

Entre la mise au point de nouveaux process et le respect de la matière vivante, le développement des agro-bio industries amène les ingénieurs à évoluer dans leurs pratiques professionnelles.


On ne plaisante pas avec le vivant. Qu’il s’agisse de produits agroalimentaires, de cosmétiques, de biocarburants ou de médicaments, les agro-bio industries touchent des domaines hautement sensibles. «On ne réagit pas de la même manière face à ce qui touche la matière vivante», confirme Pierre Feillet (directeur de recherches émérite de l'Inria et membre de l'Académie des technologies). «On parle régulièrement des risques éventuels du portable sur la santé, mais cela n’empêche personne de téléphoner. Par contre, faites circuler une rumeur du même genre sur un sandwich et il sera immédiatement retiré de lacirculation.» Soumis à des exigences de qualité et des normes très fortes, l’ingénieur subit donc une pression particulière dès lors qu’il travaille dans l’agro-bio industrie. Son objectif : mettre au point des process respectueux de l’environnement, permettant à l’entreprise de produire et de transformer proprement, et au consommateur de «consommer propre». Un impératif éthique qui se double de nouvelles contraintes sur le plan technique. «Produire du malt pour des brasseries peut paraître une activité assez basique au niveau du process», témoigne Alain Le Floch (An. 77), directeur général du groupe Malteurop. «Mais lorsque votre matière première est vivante, elle peut changer, voire venir à manquer. L’enjeu consiste donc à mettre au point des procédés industriels acceptant une certaine variabilité, pour obtenir un résultat d’une qualité à chaque fois équivalente.»

Un rĂ´le exigeant

En plus de devoir s’adapter à une matière vivante, l’ingénieur qui s’oriente vers la bioindustrie doit aussi faire preuve de polyvalence, pour pouvoir intervenir à chaque étape du processus de production. «C’est une véritable révolution qui se profile», analyse Bernard Mary, président du pôle de compétitivité «Industries et agro-ressources» des régions Champagne-Ardenne et Picardie. «Le métier d’ingénieur est dans une perpétuelle évolution qui va se diffuser tout au long de la chaîne, depuis la veille, l’innovation technologique et la conception, jusqu’à l’industrialisation et la commercialisation.» Sensible aux changements de l’environnement et conscient de ses enjeux, l’ingénieur ne doit pas seulement maîtriser la partie scientifique, mais également comprendre l’organisation et le positionnement de son entreprise, savoir résister à la pression et être capable de porter un projet, d’insuffler une vision à son équipe. Un rôle complet et exigeant, mais qui offre d’intéressantes perspectives de carrière. «Il est vrai qu’on arrive vite à se voir confier un rôle de manager, confirme Alain Le Floch. On se constitue plus facilement une vision globale de l’entreprise que dans l’industrie lourde. Par la taille des sites industriels, qui tournent généralement autour de 200 à 400 personnes, un ingénieur se fait vite repérer et grimpe rapidement dans la hiérarchie.»

Des atouts Ă  exploiter

Face à ces attentes de l’agro-bio industrie, les gadzarts ont de véritables atouts à faire valoir. Leur formation polyvalente et concrète les dote d’une excellente capacité à appréhender les systèmes et les process. Sans compter que leur esprit de corps leur permet plus facilement d’accéder à un rôle de chef d’équipe. «Ma formation m’a aidé à exercer mon métier», atteste Bernard Malapel (Li. 70), directeur de la sucrerie de Bazancourt au sein du groupe Cristal Union. «J’ai été amené à toucher à tout, la fabrication, la maintenance, le développement... Du coup, perpétuer l’esprit gadzarts et conserver sa curiosité de technicien à la base est un atout.» Même son de cloche auprès de Gérard Christmann (Ch. 64), jeune retraité du groupe pharmaceutique Lilly France après avoir débuté dans l’industrie alimentaire. «Dans les deux cas, j’ai intégré l’entreprise parce que j’étais issu de l’Ensam. La formation Arts et Métiers nous “apprend à apprendre”. Il faut simplement réussir à en savoir suffisamment pour pouvoir se forger sa propre opinion.» Pour autant, l’adaptation au secteur des agro-bio technologies ne s’effectue pas sans quelques difficultés. Agir sur le vivant, répondre à de fortes attentes des consommateurs, évoluer dans des secteurs très internationalisés... Autant d’aspects qui peuvent poser problème au gadzarts qui se lance dans ce domaine d’activité. D’où la nécessité de faire évoluer la formation Arts et Métiers, à l’image de la filière spéciale mise en place à l’Ensam de Châlons-en-Champagne (voir AMM de janvier/février 2007, page 18). «Lorsque j’ai été recruté par un groupe américain, il a fallu que j’apprenne l’anglais car je n’en parlais pas un mot !», témoigne Gérard Christmann. «J’aurais aussi aimé maîtriser plus de notions de microbiologie avant d’évoluer dans l’alimentaire et dans l’industrie pharmaceutique. Travailler sur des éléments qu’on ne peut pas toucher, dans mon esprit de gadzarts, ce n’était pas facile !» Reste que, dans un secteur des agro-bio industries en plein essor, la formation Arts et Métiers demeure un label de qualité rassurant pour les entreprises. Car même si la matière vivante implique une certaine souplesse, une approche cartésienne offre une garantie de fiabilité. «Le monde du vivant se caractérise par une grande diversité, une grande fragilité et une grande vulnérabilité», conclut Pierre Feillet. «Pour autant, il ne faut pas croire que le vivant a ses raisons que la Raison ne peut comprendre. C’est au contraire à cause de tous ces critères qu’il faut se montrer d’autant plus rationnel pour aller, comme le dit la devise de l’Académie des technologies, vers “un progrès choisi, responsable et raisonné”.»

Pierre Tessier

Arts et Métiers Magazine n°298 - janvier 2007

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