
Deux étudiants ont consacré leur projet d’expertise à la mise aux normes des locaux de l’Ensam Paris, dans le but de favoriser l’insertion des personnes handicapées.
Il suffit parfois d’une voiture garée sur le trottoir, d’une porte de magasin à ouverture manuelle, du sol glissant d’une rue piétonne, pour que la vie des personnes handicapées dans l’espace urbain se transforme en un véritable cauchemar. Les obstacles qui empêchent toute fluidité dans leur parcours sont également nombreux dans les lieux d’apprentissage. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les étudiants handicapés ne représentent que 2 à 3 % de la population estudiantine. Un chiffre sous-évalué car les personnes atteintes d’un handicap, plus ou moins léger, ne souhaitent pas être recensées. «Elles ont envie de vivre leur scolarité comme les autres», commente Jean-Michel Guillout (Bo. 204). Avec Marc Ianni (Ch. 204), il va contribuer à améliorer la vie quotidienne des étudiants handicapés, mais aussi de tous les gadzarts. Les deux élèves ont en effet décidé de consacrer leur Projet d'expertise (PE) à la mise aux normes d’accessibilité de l’Ensam Paris. Le sujet est d’actualité puisque, depuis le 1er janvier dernier, la loi Handicap du 11 février 2005 oblige maîtres d’ouvrage et concepteurs à prendre en compte tous les types de handicap, qu’il soit physique, sensoriel, mental, psychique ou cognitif. La mise aux normes est généralisée à tous les établissements recevant du public (ERP) et, selon le calendrier d’application, les lieux d’enseignement devront être accessibles d’ici au 11 février 2015. Autant dire demain !
C’est dans ce cadre que la direction de la scolarité de l’Ensam Paris a créé ce PE. Parmi la trentaine de candidats, Jean-Michel Guillout et Marc Ianni ont donc été choisis. Le premier était, pour des raisons familiales, déjà sensibilisé à la question tandis que le deuxième avait effectué plusieurs stages dans le BTP et voulait compléter ses connaissances en la matière.
Nos deux étudiants ont commencé à recenser tous les points noirs qui pouvaient exister dans des bâtiments construits en 1912. «Nous nous sommes mis dans la peau de différents types de personnes handicapées,expliquent-ils, en essayant d’imaginer les difficultés que pourraient rencontrer un aveugle ou un paraplégique.» Parallèlement, Jean-Michel et Marc ont suivi, fin octobre, une journée de formation organisée dans le cadre d'Handimanagement. Il s’agit d’un projet pédagogique destiné à sensibiliser les étudiants des grandesécoles, et donc potentiels futurs managers, à l’insertion professionnelle des personnes handicapées. Un organisme de formation agréé, Companieros, accompagne les projets Handimanagement. Les étudiants recrutent une dizaine de leurs coreligionnaires motivés par le sujet tandis que les entreprises soutiennent les actions menées dans les écoles.
Cette année, onze entreprises et vingt-deux établissements ont participé à cette manifestation, dont l’Ensam Paris, sept marraines de Companieros intervenant auprès des élèves afin de les coacher.
Pour Jean-Michel et Marc, les deux initiatives se sont nourries mutuellement. Ainsi, ils ont fait venir sur place, grâce à leur marraine, Agnès de Frolon, des personnes handicapées qui les ont aidés à inventorier les obstacles. «Notre simulation ne pouvait remplacer le ressenti réel du handicapé.»
Une vingtaine de chantiers
Les mêmes associations ont participé à l’une des actions phares de la semaine de sensibilisation au handicap, organisée à l’Ensam du 2 au 6 avril dernier et sponsorisée par Areva : soixante-dix élèves ont effectué un parcours en fauteuils roulants, prêtés par l’AFM, l’Association française contre les myopathies. Ils se sont ainsi mis à la place des handicapés moteurs en trouvant leur chemin dans la piste fournie par la Mairie de Paris, composée de plans inclinés, de dallages espacés, bref de tous les «pièges» que doivent surmonter les personnes invalides dans leur vie quotidienne. Le dîner dans le noir a également rencontré beaucoup de succès : quarante étudiants tirés au sort ont pris leur repas dans l’obscurité totale, servis par des aveugles. Une manière, là encore, de se glisser dans la peau d’un handicapé et de surmonter ses appréhensions. Et la conférence donnée par deux des organisatrices de la semaine, l’une en master de conception de produits et l’autre, doctorante en ergonomie, a elle aussi rassemblé de nombreux étudiants. «Contrairement à d’autres écoles, souligne Agnès de Frolon, les étudiants de l’Ensam étaient déjà sensibilisés au handicap, ce qui explique la réussite de la manifestation.» Des projets, comme ceux soutenus par le réseau HanditecAM qui fédère des générations de gadzarts et les laboratoires de l’Ensam pour apporter une aide technique aux handicapés, sont en effet spécifiques à l’École. Dans leur projet d'expertise, les étudiants ont finalement répertorié une vingtaine de difficultés et ont proposé autant de solutions. Le chantier le plus lourd et le plus coûteux consistera à installer un ascenseur pour accéder à l’amphithéâtre Pinel situé au premier étage. Certains obstacles peuvent être levés de manière très simple. Ainsi, pour permettre la circulation dans un amphithéâtre où quelques marches supportent une rangée de quatresièges, il suffit de casser ces marches puisque les cent six sièges restants couvrent largement les besoins... Et pour que les personnes en fauteuil puissent prendre des notes dans ce même amphi, des tables classiques feront très bien l’affaire, comme l’ont suggéré les handicapés venus visiter les lieux. Autre solution facile à mettre en oeuvre : créer un plan incliné au-dessus d’une marche d’accès à la cour. Quant aux huit radiateurs, situés au sous-sol et fixés à 1,40 m, il suffit de rallonger leur tuyauterie pour les installer au niveau du sol, de manière à ce que les aveugles soient avertis de l’obstacle.
Les deux étudiants ont également pensé à tous les hôtes de l’Ensam pour qui l’École peut prendre les allures d’un labyrinthe... «Il est parfois difficile de se repérer dans le site, et le temps d’adaptation est très long.» Ils proposent, pour cela, une harmonisation de la signalétique qui remplacerait les feuilles volantes, les petites étiquettes accrochées sur les portes ou les indications écrites au crayon à même les murs ! Après ce défrichage essentiel, le relais va être repris à la rentrée prochaine par d’autres étudiants, le chantier de mise aux normes devant s’étaler sur plusieurs années. Et une nouvelle équipe verra le jour, au sein du projet Handimanagement.
Dominique Bursztejn
Arts et Métiers Magazine n°302 - juin 2007
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